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Maria Lax, perdre le nord

Source : Blind MagazineAuteur : Jonas Cuénin


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Dublin, quelque part dans les archives de la National Folklore Collection, University College. Maria Lax ouvre une boîte. Puis une autre. Elle est photographe. Finlandaise. Basée à Londres. Elle a déjà publié deux livres : Some Kind of Heavenly Fire (Setanta Books, 2020, deux éditions épuisées) et Taken by the Tide (Nazraeli Press, 2023). Elle tombe sur des témoignages collectés entre les années 1930 et 1950 auprès de paysans du Connaught, du Munster, du Cavan. Des récits de gens qui se sont perdus sur des chemins qu’ils empruntaient depuis l’enfance. « Folklore, règles, superstitions : ce sont des manières de naviguer dans le monde et de donner un sens à ce qu’on voit », raconte-t-elle.

Stray Sod © Maria Lax

Stray Sod © Maria Lax

Stray Sod © Maria Lax

Le fóidín mearbhall. La motte de terre ensorcelée. Un simple pas dessus et tout se défait : la route que vous connaissez depuis toujours devient étrangère, les arbres du bord du chemin prennent des formes insolites, un brouillard de couleur descend, une rivière inconnue barre le passage. On marche toute la nuit. On tourne en rond à deux champs de chez soi. Les témoins dans les archives ne sont pas des excentriques, ce sont des gens qui revenaient d’une veillée funèbre, d’un marché, d’une visite chez un voisin. Gens ordinaires, moments ordinaires.

Maria Lax lit des dizaines de ces témoignages. Elle pointe un endroit au hasard sur la carte d’Irlande. Elle pose ses valises à Skibbereen, comté de Cork, et y reste près de deux ans. La communauté de West Cork l’accueille bien, une douzaine de noms dans les remerciements du livre en témoignent. C’est là, dans cette campagne traversée depuis des siècles par des récits d’esprits et de chemins qui bougent la nuit, qu’elle commence à photographier. Elle travaille à la chambre, avec des lumières colorées, de longues expositions, des superpositions construites au moment de la prise, pas de retouche après coup. On est dans l’étrange au premier coup.

Stray Sod © Maria Lax

Stray Sod © Maria Lax

Stray Sod © Maria Lax

Stray Sod © Maria Lax

Stray Sod © Maria Lax

Ce regard — lumières colorées projetées sur des ruines, longues poses dans les bois de nuit, doubles expositions construites sur le terrain — elle l’a forgé dans le cinéma publicitaire (commandes pour Channel 4, Apple, Chanel, Vogue Italia) avant de le retourner vers ce qui l’obsède depuis le début : le folklore, le surnaturel et la frontière poreuse entre le visible et l’invisible. Dans Stray Sod, ce n’est pas l’Irlande pittoresque qu’elle photographie mais l’Irlande désaxée. Celle des archives, celle qui bascule à la tombée de la nuit. Rendre perceptible quelque chose d’invisible, rendre sensible la texture même de la confusion. « Parfois, j’ai l’impression de ne plus reconnaître le monde dans lequel on vit », confie-t-elle.

Beaucoup de ces récits d’archives surviennent lors de deuils, de crises, de ruptures. C’est ce que Jonny Dillon, chercheur à la National Folklore Collection et auteur de l’essai qui accompagne le livre, établit à partir des sources manuscrites. Maria Lax tire le fil jusqu’à aujourd’hui sans forcer la main : « Beaucoup de ces récits semblent se produire lors de périodes de grand changement, comme un deuil, mais peuvent tout autant être vus comme une métaphore de la dépression, de l’addiction, de bouleversements politiques ou d’avancées technologiques rapides qui ont le pouvoir de renverser nos vies du jour au lendemain. Ce sont des histoires sur l’égarement — sur les réalités invisibles qui peuvent changer nos existences en une nuit, et sur les paysages inconnus que nous devons traverser. »

Stray Sod © Maria Lax

Stray Sod © Maria Lax

Stray Sod © Maria Lax

Stray Sod © Maria Lax

Pour briser le sort du fóidín mearbhall, les Irlandais retournaient leur manteau à l’envers, priaient, puis attendaient l’aube. Maria Lax note que trouver le chemin du retour demande de se transformer soi-même. « Souvent, l’aide vient d’un animal ou d’une autre personne. Ce sont les gens qui voyagent seuls qui semblent les plus enclins à se perdre, et la connexion est un puissant antidote à l’isolement dans lequel on se perd. »

Ce livre est son troisième. 120 pages, 63 images, relié à la copte sur tissu brun sombre, publié par Setanta Books. Son travail a été exposé dans plus de 14 pays, récemment à la National Portrait Gallery de Londres dans le cadre du Taylor Wessing Portrait Photo Prize 2025. Stray Sod est peut-être celui où quelque chose se noue pour de bon, entre le très ancien et le très contemporain, entre l’archive et le sensible, entre les morts et les vivants qui cherchent encore leur chemin. « Parfois, la seule issue est de continuer à avancer dans l’obscurité inhospitalière, simplement ne pas abandonner, en espérant et en faisant confiance que le soleil finira par se lever. »

Stray Sod de Maria Lax est publié par Setanta Books et disponible au prix de 60,95€.

Image de Jonas Cuénin

Jonas Cuénin

Jonas Cuénin est le directeur du magazine Blind et l’ancien rédacteur en chef des magazines L’Oeil de la Photographie et Camera.

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