Une banquette massive déploie des assises stylisées. Cette épure élégante, à rebours du cliché des chaînes de restauration rapide, surprend. Digne d’une revue de design, elle se situe en porte-à-faux des images habituellement associés à la surconsommation et au mobilier standardisé. Question de regard. L’image est en noir et blanc, silencieuse. Où donc est passé le personnel qui servait là ?
Paradoxe d’un lieu conçu pour accueillir les corps mais que nul n’habite. Ses employés fantômes, invisibles ou presque, vivent dans la précarité. En 2012, à New York, ceux-ci lancent le Fight for $15, un mouvement réclamant un salaire fédéral à 15 dollars de l’heure (au lieu des 7,25$), et le droit de se syndiquer. Si quelques États ont depuis relevé leur salaire, la plupart de ces travailleurs demeurent exploités derrière le comptoir.
Le fast-food, lui, ne s’arrête jamais. L’essayiste Seth Boyd, dont l’essai clôt l’ouvrage, en remonte la généalogie jusqu’au stand inaugural bâti en 1937 par les frères McDonald à Monrovia, en Californie, entre un aérodrome et la Route 66. Lieu de vitesse pure, posé « entre les technologies ascendantes de l’automobile et de l’aviation », d’où McDonald’s a surgi « tel un embryon mutant du nouveau paysage américain ».

Seth Boyd file le motif de la chute, des avions écrasés près de l’aérodrome dans les années trente jusqu’aux fusées de SpaceX qui explosent au-dessus des Caraïbes. Une civilisation du carbone et de l’accélération, dont les comptoirs sont le rejeton domestique. A ce tourbillon de couleurs criardes, de bruit et de fureur, Richard Renaldi oppose le temps d’arrêt.
Il photographie à la chambre grand format. Le soufflet, le trépied, la mise au point manuelle imposent qu’on plante l’appareil et qu’on attende, le temps que la lumière se règle et que le sujet se compose. Une vue prend de longues minutes, là où le téléphone en saisit cent. La faible profondeur de champ détache l’individu de son décor, le hisse hors du flux. Cette lenteur n’est pas une coquetterie d’esthète ; elle est le geste politique du livre.
Né à Chicago en 1968, diplômé de New York University en 1990, Renaldi travaille depuis plus de vingt ans avec cet outil. Le projet naît en 2019, au Texas, avec un premier portrait d’un employé de Jack in the Box. Il photographie les employés en noir et blanc, soustraits aux teintes des marques, pour que l’individu affleure sous l’uniforme. Une jeune femme d’Arby’s, casquette vissée, presse contre sa joue une main gantée de plastique froissé, et soutient l’objectif sans ciller.
Devant un mur grumeleux, un homme d’In-N-Out fixe l’horizon, calotte de papier sur le crâne, badge « Luke » sur la poitrine. Ce portrait tient du tour de force, la chaîne interdisant qu’on la photographie, et seul ce responsable a cédé, par curiosité. Les clients, simples consommateurs, sont photographiés en couleur. Un homme âgé, cravate ornée de mains en prière, tend vers nous un cône de glace comme une offrande.
Des couronnes de carton Burger King gisent pliées sur le trottoir, un gobelet McDonald’s se renverse dans une flaque irisée de vert et de rouge, des cartons et papiers gras d’emballages s’accumulent sur les trottoirs, dans le caniveau et les cours d’eau. Richard Renaldi se garde pourtant de toute leçon. Ni files excédées, ni poubelles débordantes, ni colère.
Il isole des présences, des surfaces, des géométries, et laisse au regardeur le soin de conclure. Boyd, lui, referme le livre sur une scène désolante. Une vieille dame, perdue devant un écran tactile un après-midi de décembre à Manhattan, murmure vouloir des flocons d’avoine. On lui répond que l’heure du petit-déjeuner est passée et que la machine a remplacé la main qui servait. Elle s’éloigne, « oiseau fragile séparé de sa volée ».
Entre deux passages express, les banquettes restent vides. Sous la cadence qui les avale, des silhouettes à peine entrevues. Le service a repris, business as usual. Il aura pourtant suffi de s’arrêter.
Billions Served de Richard Renaldi est publié par Deadbeat Club et disponible au prix de 57€.

Guénola Pellen
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