

Dans Authentic Americans, Stephan Gladieu s’est immergé dans l’Amérique du centre et du sud, une Amérique dite profonde. Il s’y est rendu à deux reprises, entre avril et novembre 2024, en pleine période d’élections présidentielles de 2024, opposant Donald Trump à Kamala Harris. À travers des portraits réalisés avec un même procédé, il a représenté une réalité, certes violente, mais qu’il s’agit de considérer pour arriver à la faire évoluer, et ainsi ouvrir un paysage propice à la réparation. Cet article est à lire en intégralité dans le Fisheye n°76.
C’est une famille de six, un flash qui les illumine. Tous·tes sourient, ou feignent de le faire. Les deux parents qui entourent les enfants ont les mains bien serrées sur un fusil. Le plus vieux des frères trône au milieu, lui aussi brandissant fièrement son arme à feu. Personne ne bronche. Tout paraît étrangement normal. Le sourire est satisfait, comme si tout allait bien. Mais au fond, quelque chose dysfonctionne. La fracture est là, lancinante. Cette fracture, c’est celle d’une Amérique faite de paradoxes, biberonnée à toutes sortes de mythes et notamment celui des sauveurs du globe, oscillant entre deux idéologies contraires : l’isolationnisme et l’interventionnisme. Ne pas se mêler des affaires du monde, et pourtant y intervenir sans cesse. Une nation construite sur le récit du self-made man, qui se confronte aujourd’hui à une réalité économique et sociale bien plus complexe, celle d’une précarisation, d’une ostracisation et d’une fragmentation croissante.
Dans Authentic Americans, Stephan Gladieu s’est immergé dans cette Amérique isolée, celle du centre et du sud, victime de cette réalité : une Amérique profonde. Il s’y est rendu à deux reprises, entre avril et novembre 2024, en pleine période d’élections présidentielles, opposant Donald Trump à Kamala Harris. Il a parcouru plus de vingt États, et a effectué au total près de 18 000 kilomètres. Une sorte de road trip à travers les États-Unis, mais bien loin des idéaux hollywoodiens. Ici, il était question d’un territoire des marges, des « oublié·es de la mondialisation », parfois contraint·es à l’errance.
Un travail qui s’inscrit dans une trilogie autour d’une notion d’« idéal standard ». Après la Corée du Nord, présentée notamment aux Rencontres d’Arles en 2021, le photographe a poursuivi sa réflexion sur les formes d’identité collective et comment, aujourd’hui, la sensation d’appartenance à un groupe diffère, se délite. « En Corée du Nord, l’individu disparaît dans le collectif. À l’opposé, les États-Unis présentent une identité collective très floue, presque fantasmée, et une société ultra fragmentée, communautarisée. Je voulais montrer des individus. Et, par accumulation, faire apparaître une société », raconte-t-il




La bascule du regard
Dans ses prises de vue, Stephan Gladieu adopte un protocole strict : un flash frontal, une distance constante avec ses sujets, une mise en scène minimale, presque clinique. Et toujours ce sourire qui revient comme un réflexe. « Je traite tout le monde de la même manière. L’uniformité permet de révéler les différences. La distance de cinq mètres, par exemple, correspond à la distance sociale de rencontre. C’est le moment où l’on se voit », explique-t-il. Cette mise à distance est essentielle, puisqu’elle inscrit les individus dans leur lieu de vie, un lieu d’affiliation et donc d’identité. L’arrière-plan n’est jamais anodin, il raconte quelque chose de ces gens, de leur quotidien, des espaces dans lesquels ils et elles gravitent : supermarchés, caravanes, camions, meetings d’électeurs MAGA (Make America Great Again). Autant d’espaces qui ancrent les corps dans un réel tangible tout en laissant apparaître une forme d’étrangeté.
Et c’est précisément dans ce bug que le regard bascule, qu’une autre lecture s’opère. Derrière cette apparente ressemblance, ces figures se présentent à nous, multiples. On pense les connaître, mais on projette surtout des histoires sur elles. On se plaît à leur apposer une étiquette, parce que cela rassure d’opposer. Ce sourire que tous·tes arborent, pareil à un masque, cache bien plus qu’il ne révèle. Mais à mesure que ces figures défilent, on les considère enfin, on prend conscience de ce qu’elles sont autrement, de ce qu’elles ont de pluriel, quand bien même elles dérangent. « Le sourire est un code profondément américain. Il est devenu un symbole de l’American Dream. […] Je reprends tous ces codes, mais sans ironie. Mon objectif est de les réutiliser pour une lecture humaniste. »
Comprendre les rouages
Ce que révèlent aussi en creux les images de Stephan Gladieu, c’est une violence bien concrète, où se cristallisent des extrêmes : xénophobie, pro-armes, pro-vie, anti-immigration… Se pose alors la question de la posture, car photographier cette réalité, à ce moment précis – période électorale – est un geste fort en soi. « Je ne suis pas là pour juger. Mon rôle, c’est de montrer. J’ai vu une Amérique en déclin, marquée par plusieurs choses : une santé mentale fragile, un niveau d’éducation très faible, une montée de l’extrémisme religieux. Mais ce n’est pas à moi de dire ce qu’ils devraient être, faire ou ressentir. Je suis extérieur, et j’observe », avoue le photographe. Cependant, montrer sans émettre d’interrogations, est-ce vraiment suffisant ? Puisqu’il y a un risque, celui de banaliser ces violences, leur donner du crédit, les révéler et donc peut-être cautionner ? « Au contraire, je suis totalement convaincu qu’il faut montrer que ça existe. J’ai photographié des membres du Ku Klux Klan […]. Si on ne les montre pas, comment une majorité peut-elle prendre conscience de leur existence et du danger ? […] Mon rôle, c’est précisément de dire : “Regardez.” Ensuite, chacun fait son choix. »
Cet article est à lire en intégralité dans le dernier Fisheye.




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