
Ameen Abo Kaseem explore, à travers la photographie, les traces laissées par l’exil, la guerre et les déplacements forcés. Né entre plusieurs appartenances, le photographe palestinien et syrien documente, depuis près d’une décennie, les trajectoires de sa génération, attentive aux formes de survie, d’amitié et de résistance qui émergent au cœur des catastrophes politiques.
Chez Ameen Abo Kaseem, la photographie naît d’un sentiment d’entre-deux. Palestinien et Syrien, le photographe a grandi dans le camp de réfugié·es palestinien·nes de Yarmouk, à la périphérie de Damas, un lieu où les questions d’appartenance et d’identité traversent chaque existence. « Dans le camp, je ne suis pas Palestinien. À Damas, je suis un réfugié. Où que j’aille, je suis traité comme un étranger », écrit-il. Cette expérience du déplacement, héritée autant de l’histoire palestinienne que de la guerre en Syrie, constitue la matière première de son travail.
Photographe, documentariste et cinéaste, Ameen Abo Kaseem commence à utiliser l’image, en 2016, comme un moyen d’expression personnel. Très vite, son regard se tourne vers son environnement immédiat : ses ami·es, sa famille, les jeunes qui l’entourent et les communautés auxquelles il appartient. Plutôt que de documenter directement la violence spectaculaire de la guerre, il s’intéresse à ses conséquences plus discrètes : les traumatismes, les désillusions, les formes de survie psychologique et les manières dont les individus continuent malgré tout à construire leur vie.






« Nous avons essayé d’aimer alors que le monde s’effondrait »
Si les premières séries d’Ameen Abo Kaseem explorent déjà les conséquences psychologiques de la guerre et du déplacement, About Love, Homeland, Despair and Other Existential Problems marque un tournant. Le photographe n’y documente plus seulement son environnement : il y raconte sa propre génération, celle des jeunes Syrien·nes qui ont atteint l’âge adulte au milieu des ruines de la révolution.
Le projet couvre la période comprise entre la fin des combats à Damas en 2018 et la chute de Bachar al-Assad en 2024. Une période paradoxale que le photographe décrit comme celle d’une défaite silencieuse : « Nous pensions qu’Assad avait gagné. Les combats s’étaient tus à Damas et la ville s’était enfoncée dans ce vide de la défaite. Pour celleux d’entre nous qui étaient resté·es, cela ressemblait à une fin. Pas seulement celle de la révolution, mais celle de l’espoir lui-même. »
Le regard d’Ameen Abo Kaseem se pose sur les amitiés, les fêtes improvisées, les histoires d’amour, les espaces de liberté arrachés au quotidien. Car la révolution qu’il raconte n’est pas uniquement politique. Elle est aussi intime, sociale et affective. Les jeunes qu’il photographie rêvaient non seulement de renverser une dictature, mais également d’échapper aux normes familiales, religieuses ou sociales qui étouffaient leurs existences.
« Quand cette révolution fut perdue, nous nous sommes tourné·es vers une autre », écrit-il. Face à l’échec politique, une génération invente alors de nouvelles formes de communauté. Des familles choisies remplacent parfois les liens du sang ; des espaces alternatifs émergent ; de nouvelles manières d’aimer, de vivre ensemble et d’imaginer l’avenir apparaissent malgré tout. Pendant quelques années, explique le photographe, la vie semblait presque irréelle : « Nous avons trouvé une famille au-delà des lignées familiales, goûté à une liberté empruntée et nous nous sommes autorisé·es à imaginer un futur que nous pouvions façonner. »
Cette parenthèse demeure pourtant fragile. L’effondrement économique, l’absence de perspectives et l’exil finissent par rattraper cette génération. « La survie est devenue notre seule ambition », écrit-il. Les départs se multiplient, les villes se vident progressivement de leur jeunesse, les communautés se désagrègent.
Lorsqu’il quitte la Syrie pour Beyrouth en 2023, Ameen Abo Kaseem emporte avec lui cette expérience collective. L’exil ne constitue pas une rupture mais une continuité : « Même loin, je portais le poids du foyer avec moi. » Ses images deviennent alors les archives d’un monde déjà en train de disparaître. La chute du régime Assad transforme encore le sens du projet. Les photographies témoignent désormais d’une époque révolue, d’un moment suspendu entre défaite et possibilité. « Ce projet parle d’un temps qui n’existe plus », affirme-t-il. Au cœur de la série, l’amour apparaît comme une forme de résistance. Non pas un refuge naïf face à la violence politique, mais une pratique quotidienne : « Je me souviens de la manière dont nous vivions. Nous dansions. Nous essayions d’aimer alors même que le monde autour de nous s’effondrait. »
About Love, Homeland, Despair and Other Existential Problems apparaît ainsi comme un hommage aux ami·es qui ont partagé ce moment historique, à leurs rêves inachevés, à leurs révolutions et à leur refus obstiné de disparaître.









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