
Bleu comme désert est un projet photographique réalisé par Leïla Macaire dans les dunes du désert du Tassili n’Ajjer, en Algérie, qui interroge la manière dont la construction de notre regard influence notre manière de photographier le monde.
Leïla Macaire est photographe et réalisatrice. Elle a débuté par des études d’audiovisuel, qu’elle a toujours accompagnées d’une pratique personnelle de la photographie. Plus instantanée, la photo lui permet de garder un rapport à l’image immédiat, par rapport au film qui nécessite une construction et un scénario. « La photographie me permet de faire ressortir les thématiques qui me touchent et de clarifier les sujets qui sont importants pour moi. Ces images deviennent le point de départ de mes projets, aussi bien fictionnels que documentaires. »
L’idée de ce projet lui est venue lors d’un voyage en Algérie avec sa mère, dans le désert du Tassili n’Ajjer. C’est en photographiant les dunes qui l’entouraient qu’elle s’est rendue compte que ses images se ressemblaient toutes. Elles lui rappelaient surtout les brochures touristiques occidentales et ne parvenaient pas à transmettre les émotions qu’elle ressentait face à la beauté du paysage. Elle a donc voulu expérimenter une autre manière de le regarder, « notamment quand on sait que notre regard lui-même est construit par notre histoire, une culture et un héritage ». À travers ses images, elle a souhaité « déplacer [son] regard et rendre sa construction visible ».


Un travail personnel sur l’identité et le colonialisme
Pour mieux comprendre la portée de ces images, il est intéressant de revenir sur l’histoire familiale de la photographe. « Je m’appelle Leïla, j’ai un prénom arabe, alors que je ne suis pas du tout de sang marocain. » Sa famille du côté paternel a vécu au Maroc sous le protectorat, et son grand-père maternel a travaillé en Algérie pendant la colonisation. La photographe a grandi en écoutant les récits de ses proches sur leur vie au Maghreb, éprouvant parfois un certain malaise, dû au décalage entre le fait de se sentir intimement liée à ces cultures, mais aussi la conscience du passé colonial attenant et de ses impacts. Les histoires racontées par ses proches « sont des souvenirs assez nébuleux. On ne savait pas vraiment non plus la vie qu’ils avaient là-bas. Et en plus, ils n’avaient pas du tout la conscience de la dimension politique et coloniale de leur présence sur ces territoires ».
À travers ses photographies, qui inondent le désert de lumières bleutées, elle véhicule une atmosphère onirique, mais également troublante de cet espace. « Je voulais que ce trouble raconte aussi celui que l’on peut ressentir par rapport à notre rapport au territoire […], moi, mon rapport un peu illégitime à être ici alors que c’est un espace que la France a colonisé […]. Je réfléchis aussi beaucoup à l’impact du tourisme sur ces espaces. » Leïla souhaite s’éloigner au maximum d’une esthétique documentaire. Elle n’a pas l’intention de montrer le monde tel qu’il est, mais de rendre visible la manière qu’on a de le regarder. Un regard rempli de biais, qui fait l’objet d’une interprétation propre à chacun.



Apprendre à décoder son regard
Pour matérialiser sa réflexion, la photographe a souhaité repartir de zéro, avec une matière nouvelle, vierge. Elle a donc entrepris de travailler de nuit, pour se défaire de toutes les idées préconçues qu’elle pouvait avoir sur le désert. « La nuit enlève complètement la lisibilité immédiate que l’on a face à un paysage. » À cette base elle a choisi d’apporter des lumières artificielles, avec des lampes pointées directement sur les reliefs du paysage. Un éclairage ensuite réajusté en postproduction, qui confère aux photographies quelque chose qui relève du mythe, de l’irréel, et stimule notre imagination.
Le bleu apparent fait aussi écho au passé géologique du territoire : les pierres du Tassili n’Ajjer étant les vestiges de la présence de l’eau il y a des milliers d’années à cet endroit. En les parsemant de bleu, la photographe ravive à la fois les souvenirs liés à l’eau et les mémoires familiales. Parmi ses images les plus marquantes, celle de son guide, éclairé d’une lumière orange. Figure phare de son voyage, il a pu lui raconter de multiples anecdotes sur le désert et l’aider quant à ses questionnements relatifs à sa place sur le territoire. Par ailleurs, les images des dunes éclairées de bleu nous interpellent. On y distingue des veines, résultat du déplacement du sable par le vent. La photo évoque tantôt une peau d’animal, tantôt la lune. « Je trouve ça quand même assez magique de se dire que d’une simple photo A puisse émerger un imaginaire totalement opposé qui serait B. On croit connaître un endroit, qui pourrait finalement nous raconter complètement autre chose si on décidait de la voir différemment. »




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