Installée à Paris après s’être formée à l’Académie des arts de Prague puis au National College of Art and Design de Dublin, Edita Liessner mène son travail à la lisière du documentaire et de la nature morte. Son premier ouvrage alterne deux natures d’images. D’un côté, des prismes de verre, des disques translucides, des cubes orangés posés sur des aplats saturés. De l’autre, des scènes saisies dans la ville, où les passants se réduisent à des silhouettes, des reflets, des ombres jetées contre un mur.
Cette réduction tient lieu de méthode. La photographe estompe le détail jusqu’à ce que les figures rejoignent la géométrie, et que les rapports de couleurs prennent le relais du récit. « Cela m’a paru une manière naturelle de saisir l’aliénation », explique-t-elle à Blind. « Quand nous nous sentons déconnectés, nous devenons presque spectraux, à nos propres yeux comme à ceux des autres. »
Dépouillé de ses traits, l’individu cesse d’être quelqu’un pour devenir une expérience commune : « les figures deviennent moins une personne précise qu’un sentiment que beaucoup d’entre nous reconnaissent. » Edita Liessner se garde de trancher le paradoxe qu’elle installe. La forme rend l’autre à la fois plus lointain et plus familier, barrière et passerelle dans le même mouvement.


La ville constitue le décor de cette claustration. « La solitude n’est pas causée par les villes, mais les villes la rendent particulièrement visible » , poursuit-elle. « On peut être entouré de milliers de gens et se sentir seul, peut-être davantage que dans l’isolement. » La silhouette d’une femme à la chevelure cuivrée, photographiée de dos dans un bus, se découpe seule dans une rangée de sièges vides, éclairée par les feux brouillés de la ville.
Ailleurs, un homme taille sa haie devant une façade de brique, absorbé, ignorant l’objectif. La métropole reste pourtant le lieu de la rencontre possible, et c’est cette contradiction qui retient la photographe plutôt que le constat d’une détresse.
L’alternance du studio et de la rue forme le geste central du livre. Edita Liessner refuse d’y lire un affrontement. « Cette distinction ne m’a jamais semblé très importante. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont des langages visuels différents peuvent se parler et composer ensemble un récit plus vaste et plus complexe. » Les natures mortes deviennent alors le laboratoire de cette idée. En réunissant l’objet construit et la scène glanée, l’artiste « explore comment les relations entre les couleurs peuvent aussi refléter les relations entre les gens ».
Le livre repose sur cette équivalence, qui fait du nuancier un thermomètre de la sociabilité. Un disque rouge en surplomb d’une pyramide verte, deux ronds qui se chevauchent sans se confondre, un cube orange et son ombre démesurée. Chaque rapprochement de teintes esquisse une relation, avec ses ententes et ses dissonances, lorsque les attaches humaines se défont.

Short Stories on a Long Theme d’Edita Liessner est publié par Lost Light Recordings et disponible au prix de £50.

Guénola Pellen
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