Parmi les œuvres les plus touchantes que vous pourrez admirer aux murs du Jeu de Paume, situé dans le Jardin des Tuileries à Paris, citons The Kentucky Kid : dix tirages montrant un boxeur affronter son propre reflet. Dans le rôle de l’arbitre, vous reconnaîtrez le génial photographe américain Duane Michals, récemment disparu. Sa mise en scène, précise le cartel, est une « allusion à sa lutte intime ».
Comment ne pas y voir une projection d’Elton John, artiste homosexuel comme l’auteur de cette série, qui a longtemps lutté contre ses démons intérieurs ? L’alcool et la cocaïne ont, selon ses propres mots, fait de lui « un monstre ». En juillet 1990, à 43 ans, la popstar britannique a entamé une cure de désintoxication et a vaincu au passage ses problèmes de boulimie.

Le déclic pour la photographie a lieu l’année suivante, chez un ami, Alain Dominique Perrin, alors président de Cartier et aujourd’hui président du Jeu de Paume. Par son entremise, David Fahey, marchand d’art de Los Angeles, lui présente des tirages en noir et blanc d’Herb Ritts, de Horst P. Horst et d’Irving Penn. « Je les ai regardées et j’en ai acheté une dizaine », raconte Elton John. « Je ne m’étais jamais intéressé à la photographie, jusqu’à ce moment-là. »
Deux ans plus tard, il fait la rencontre de David Furnish, son futur mari, lui-même passionné d’images depuis ses débuts dans la publicité : « La photographie m’a toujours parlé », confie ce dernier, qui se souvient de leurs premières soirées passées à feuilleter des livres d’Herb Ritts et de Bruce Weber sur le canapé. « J’avais les livres. Il avait les photos. »
Ensemble, le couple inaugure sa collection, aujourd’hui composée de près de 7 000 tirages, dont 300 exposés à Paris, qui ont marqué l’histoire de la photographie. À leur domicile, dans la pure tradition de l’accrochage à l’anglaise, ils recouvrent presque chaque centimètre carré de mur.
Premier univers à avoir séduit Elton John et passion de toujours pour David Furnish, la mode ouvre le parcours. Irving Penn, le tout premier photographe que le couple ait collectionné en profondeur, disait de son travail qu’il « vendait des rêves plutôt que des vêtements ».
En 1955, sa consœur de studio Dovima pose au Cirque d’Hiver de Paris au milieu d’éléphants, drapée dans la première création d’Yves Saint Laurent pour Christian Dior, sous l’objectif de Richard Avedon. « C’est du vrai surréalisme », tranche Elton John, qui confie avoir longtemps hésité avant l’achat : « On m’a persuadé d’acheter cette photographie et j’ai pensé, plus tard : Dieu merci. C’est l’une des plus grandes photos de tous les temps. »
Parmi les nombreux chefs-d’œuvre figure une autre séquence de Duane Michals, The Unfortunate Man Could Not Touch the One He Loved, qui dit avec pudeur, dans une « représentation à la fois poétique et frontale », la grande douleur qu’endurent les homosexuels dans une société homophobe. Une grande partie de la collection est consacrée à la photographie queer, souvent érotique.
Robert Mapplethorpe cadre le sexe de son amant Patrice au centre exact de l’image, en 1977, lui qui décrivait sa découverte de la perfection masculine en photographie comme « une manifestation du divin ».
Figure fondatrice des cultures BDSM et fétichistes, Fakir Musafar pose en costume trois pièces, cigarette à la main, une bougie fixée à la cuisse dans son autoportrait Perfect Gentleman (1959).
Plus loin, Minor White, en 1947, photographie un simple pied nu dans la pénombre. Un cartel rappelle qu’à cette époque, aux Etats-Unis, l’homosexualité reste illégale : le titre de l’œuvre suggère là encore « la difficulté de représenter ouvertement le désir interdit ».
Le soutien d’Elton John pour les individus en souffrance s’étend à ceux qui se sont consumés sous les projecteurs. « Elton John est fasciné par celles et ceux qui ont souffert pour leur art », nous rappellent les commissaires de ce travail, et la collection compte à ce titre « de nombreuses images extraordinaires de Marilyn Monroe et de Chet Baker ».

L’icône d’Hollywood fascine le chanteur depuis l’enfance : il lui rendra hommage dans Candle in the Wind (1973), chanson consacrée à « l’une des figures les plus envoûtantes et tragiques d’Hollywood ». Chez Herman Leonard, en 1956, Chet Baker dissimule sa mâchoire parfaite derrière sa trompette, comme pour mieux détourner le regard de ses propres naufrages.
Quant à la photographie de la main de Miles Davis par Irving Penn, transformée en main de pharaon par la lumière, Elton John y voit un résumé de toute une existence : « Cette photo en dit long sur lui. On voit toute sa douleur, son bonheur, et tout le travail qu’il a accompli. »
Temps fort de l’exposition, une installation de Nan Goldin occupe une petite pièce entière en soi à l’intérieur d’une pièce du Jeu de Paume : 149 tirages Cibachrome, réalisés entre 1973 et 1999, y sont accrochés du sol au plafond, comme « un autel à ses amis et ses amants, pour certains décédés, et un mémorial de leur amour mutuel ».

Elton John raconte l’avoir découverte à la galerie White Cube de Londres, où le galeriste Jay Jopling lui aurait conseillé d’acheter l’ensemble plutôt qu’un seul tirage : « J’ai effectivement fini par acheter l’ensemble », témoigne la popstar britannique, « et je m’en félicite, car c’est tout simplement un chef-d’œuvre. Son âme, accrochée à un mur. »
La collection réunit aussi les portraits de « nombreuses figures héroïques de la lutte pour les droits civiques : Malcolm X, Martin Luther King Jr., Angela Davis, John Lewis ». Eve Arnold y photographie pour le magazine Life, en 1962, le profil de Malcolm X à Chicago ; Stephen Somerstein saisit Coretta Scott King aux côtés de son mari, détendus, en marge d’une des marches de Selma à Montgomery.
Une autre image chère à l’artiste, prise cinquante-cinq ans plus tard par Jemal Countess, montre le corbillard transportant le corps de John Lewis, « ce grand homme noir américain » qu’il admire, sur le point de s’engager sur le pont de Selma, là même où il fut roué de coups en mars 1965.

La photographie des femmes du Black Panther Party, immortalisées le poing levé par Pirkle Jones à Oakland en 1968, lors d’un rassemblement pour la libération de Huey Newton, a été gardée intacte par les collectionneurs, qui ont suivi la consigne officielle interdisant qu’on retouche ou recadre ce cliché, conservé comme une pièce d’archive.
Un tournant historique majeur vient bouleverser cette histoire collective : la tristement célèbre photo de l’homme se jetant du World Trade Center en flammes le 11 septembre 2001, accrochée dans la dernière salle de l’exposition, consacrée à la photographie de reportage, est à la fois une « image totémique pour Elton John » et « l’un des clichés les plus viscéralement dérangeants de la collection », affirme Duncan Forbes.
Sam Taylor-Johnson, photographe et réalisatrice, qui signe la postface du catalogue de l’exposition, partage cette sensation d’effroi. « De toutes les photographies présentées dans cet ouvrage, The Falling Man de Richard Drew est la plus difficile à regarder […] La noirceur et la solitude du personnage confèrent à ce cliché la même force qu’une photographie de guerre. »

Cette passion pour l’actualité brûlante, rare chez les collectionneurs, ne faiblit pas. Depuis ce jour de 2001, confie David Furnish, il parcourt les journaux à l’affût de chaque événement marquant, en particulier « ces dernières années avec Trump et la situation en Ukraine ».
Cette veille permanente explique la présence d’un cliché de Julio Cortez pris le 29 mai 2020 à Minneapolis, quatre nuits après la mort de George Floyd sous le genou d’un policier : un manifestant porte un drapeau américain à l’envers devant un magasin en feu. La photographie vaudra à Cortez et à l’équipe de l’Associated Press le prix Pulitzer de la photographie d’actualité en 2021.

Elton John en détaille la mécanique avec précision : « Au premier regard, on se dit que cette photo est vraiment magnifique, mais lorsque l’on apprend de quoi il s’agit, elle l’est soudain beaucoup moins […] C’est toute la force du photojournalisme. Ces photographies devraient être vues. Elles nous rappellent la cruauté qu’endurent les gens à chaque instant dans le monde. »
Cette même cruauté, l’artiste l’a longtemps fuie avant de trouver la force de la regarder en face. « Fragile beauté est un palimpseste de possibilités […] La collection est parfois surprenante, enjouée et pleine de malice. Elle est aussi terriblement sérieuse », rappelle Duncan Forbes. En remplaçant ses addictions par une autre quête moins autodestructrice, il s’est non seulement sauvé mais a aussi orchestré « l’une des plus grandes collections photographiques privées du monde ».

Pour cette étape parisienne, dix-sept tirages inédits, issus du département des Estampes et de la Photographie de la Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, rejoignent le parcours. Une discrétion calculée accompagne pourtant cette générosité : la popstar a tenu à ce que l’exposition ne devienne jamais un autoportrait. Son propre visage n’apparaît qu’une fois sur les murs du Jeu de Paume, dans un portrait facétieux signé David LaChapelle, où il glisse deux faux œufs au plat sous ses lunettes. So Elton!
L’exposition « Fragile beauté. Photographies de la collection de Sir Elton John et David Furnish » est à découvrir au Jeu de Paume, à Paris (France) jusqu’au 27 septembre 2026.
Le catalogue de l’exposition, Fragile beauté, est coédité par le Jeu de Paume et 5 Continents Editions, est disponible au prix de 39 €.






